Retour sur la 7ème édition du PRINTEMPS DE BOUGUE

Des lumières dans la « Nuit des auteurs »

Bougue s’est offert une soirée littéraire mémorable pour les dix ans du théâtre Label Etoile en introduction au 7ème Printemps de Bougue, excellent millésime…

Le maire, Christian Cenet, était très fier d’accueillir le 25 Mars au foyer rural une pléiade d’écrivains dont quelques-uns devaient faire les beaux jours du Salon du Livre de Paris. Dix-sept auteurs attendus : Serge Airoldi, Yves Bichet, Claude Bourgeyx, Olivier Brunhes, Jean Cagnard, Gérard Chaliand, Noëlle Châtelet, Isabelle Condou, Patrice Franceschi, Allain Glycos, Sarah  Kaminsky, Jean-Paul Kauffmann, Jean-François Moulian, Sophie Mousset, Catherine Rey, François-Henri Soulié, quelques-uns excusés pour raisons de force majeure  à l’instar de Jean-Paul Kauffmann . Ce qu’ils avaient en commun, outre leur vocation pour la littérature et/ou  pour le théâtre : avoir été accueillis, au cours de la dernière  décennie, ici à Bougue, par le théâtre Label Etoile qui fêtait ainsi ses dix ans autour des comédiens et du directeur artistique de la compagnie, Jean-Claude Falet, au cours de cette « nuit des auteurs ».

 C’est bien un miracle de la décentralisation, celle permise par l’accueil en résidence, ici à Bougue, d’une compagnie dont les créations tournent  à Paris, en province, en Belgique et qui s’est fait une place à part dans le monde de la scène et, plus largement, de la culture. Une Compagnie qui s’est donnée pour parrain Gérard Chaliand,  ce poète salué par André Breton lui-même dès les années 1950, personnage hors du commun, expert en polémologie (la science des conflits), homme d’action souvent engagé sur les terrains les plus minés… et homme de réflexion dont l’expertise est incontournable, notamment face aux diverses formes du terrorisme. Mais c’est son approche de la mémoire, notamment  au travers du génocide arménien, dans « Mémoire de ma mémoire », que Label Etoile  suit depuis dix ans, comme un fil conducteur. Au cours de ces années, ce théâtre a présenté de nombreuses et ambitieuses créations. Et c’est là l’originalité de cette compagnie qui ne joue pas le répertoire mais favorise la création théâtrale à partir de la matière première fournie par les auteurs. Texte dont certains n’étaient pourtant pas initialement écrits pour le théâtre.

De petites tables rondes, un souper partagé avec les auteurs, les bougies du gâteau-anniversaire et le bruit des bouchons de champagne qui sautent : ainsi se conclut cette fête des dix ans alors que les auteurs dédicaçaient sur un coin de table leurs ouvrages rassemblés par la Librairie café social Club « Caractères » d’Antony Clément venu, de Mont-de-Marsan, en voisin.

Auparavant les comédiens de Label Etoile avaient lu des extraits de leurs ouvrages, avaient répondu aux questions de Jean-Claude Falet, parlé de leur approche de l’écriture ou du théâtre. Il en fut de diserts, de timides, de franchement marrants, de touchants, d’émouvants, de raisonneurs, de passionnés… mais tous furent passionnants. 

 

La vie qui va 

La petite musique de nuit que nous a fait  entendre Véronique Pestel pour le premier soir du Printemps de Bougue,le 25 Mars,  avait bien du charme. Avec sa voix gracieuse à la fois fragile et entêtante comme un parfum de rose trémière, avec  cette douceur qui vous prend à l’âme, posée sur des accords de piano venus du classique. Et cette poésie à la fois légère et profonde, inspirée par les philosophes qu’elle tutoya à la Sorbonne, mais aussi par les jours qui passent, les heures claires et les heures sombre. La vie quoi ! La vie qui va comme elle peut. Colette n’est pas loin, Giono non plus et Aragon parfois. On devine aussi une filiation sentimentale et artistique avec Anne Sylvestre. Véronique Pestel est abonnée aux Printemps, celui de Bourges qui la fit connaître et celui de Bougue qu’elle est venue enchanter pour un soir.

En première partie, il y avait un trublion, Makja et ses révoltes à la Léo Ferré, son dégoût des démagogues, ses colères citoyennes. Des ateliers d’expression dans les collèges ou les prisons, il a nourri son goût pour les mots et la langue, travaillée en passant par le hip hop et le rap et ainsi, les textes ont le dernier mot. En duo avec Mikaël Benz (piano et violon) il a bien illustré sa formule-fétiche : « Si tu ne viens pas au maquis,  Makja vendra à toi !». Il est venu  et nous avons rendu les armes…

 

Les lumières de la Liberté

Il avait 17 ans. Il avait lu les philosophes en latin et en grec. Il avait écrit un long discours, « Discours de la servitude volontaire », alors même que les religions faisaient s’entr’égorger les hommes. Il y parlait de cette curieuse propension qu’ont les humains à forger eux-mêmes leurs fers, alors qu’il leur suffirait de  désirer. Désirer la liberté. Tout simplement. Pour laisser s’écrouler les tyrans qui ne sont rien sans l’aveuglement des peuples.

 Un autre homme a écouté ce jeune-homme et en a fait son ami. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », écrira-t-il dans ses Essais. Cet autre homme était Montaigne et ce philosophe de 17 ans était La Boëtie. Profonde réflexion pour un si jeune homme, vision raisonnée mais fulgurante  par où cet humaniste du XVIème Siècle les Encyclopédistes, Rousseau et la Loi naturelle.

 Il dissèque la duperie par laquelle les foules adorent les tyrans et transforment l’homme, comme l’aurait écrit Térence, en « Bourreau de soi-même  Un texte fondateur et qui s’applique, aujourd’hui encore, à notre actualité… avec son lot de démagogues et de faux amis des peuples. Tout cela – et c’est immense- au gré d’un texte dit, le soir du 31 Mars, par un formidable comédien, François Clavier, humble dans un costume dont la couleur rappelle la bure des moines. Un comédien habité par l’importance de ce texte. Avec ses nuances, les interrogations essentielles qu’il contient. Un comédien qui sait, au détour d’une phrase faire une place au silence de la réflexion, donner enfin aux mots tout leur poids de sens. Un exploit : tenir en haleine durant près d’une heure et demie durant, sans aucune fioriture, sans aucun artifice, dans une mise en scène minimaliste et  avec un discours de philosophie toute une salle à ses lèvres suspendue.

 

Le Sacre du Printemps

Le mystère Nijinski pour le 1er Avril. Le mystère et le mythe. Il y eut les mots pour tenter de dire, d’approcher l’indicible. Ce que les mots ne traduisent que confusément lorsque le corps, les corps exultent. Beau texte tout de même de l’auteure Christine Mazzola, inspirée des notes du maître de la danse dite contemporaine (qui, en fait, est éternelle), sur une idée de Bernard Pisani (danseur et récitant). Les mots, mais surtout le langage du corps, avec sa force, ses fragilités, son érotisme. Le geste. Le geste qui apprivoise la lenteur, qui caresse l’espace dans les interstices du temps. Un danseur qui tombe comme au ralenti, avec des souplesses de chat, sur un lied de Schuman. Un couple dont les corps s’embrassent et s’embrasent, pour un Après-midi de faune. Ainsi s’aimaient les dieux lorsqu’ils étaient antiques.

Le geste joint à la parole. Le geste plus fort que la parole ? La danse. Que le récitant, Bernard Pisani, soit presque incongru en complet-veston parmi ses corps nus, huilés par l’effort, sculpté par ce titanesque travail qu’est la danse, cela résultait d’un choix (plutôt que d’une voix off) pour évoquer l’effrayant génie de Nijinski. Soit.

 La chorégraphie puissante de Faizal Zeghoudi (que l’on retrouvait à Bougue pour la deuxième année consécutive) au service du génie de la danse. Le Sacre du Printemps, pour le Printemps de Bougue : c’est pas mal, non ? Il y avait dans l’assistance de ce premier avril après-midi à Bougue,  plein de petits rats qui doivent être reparti(e)s de cette master class Nijinski gonflé(e)s à bloc pour faire, des barres et des barres et encore des barres, après avoir admiré Assan Beyeeck-Rifoe, Cindy Villemin, Angel Cubero Alconchel et Antony Michelet.

 

« Une nuit de Grenade »

Comme un procès au bout duquel il y a la mort. C’est le gouverneur civil de la ville de Grenade, une vieille chemise noire, un phalangiste franquiste, le commandant Valdès-Guzman qui donnera l’ordre de tuer le poète, D’ailleurs, dès le début de la pièce cet ordre, il l’a déjà donnée, au téléphone, d’une façon codée.  Le poète c’était  Federico Garcia Lorca.

 Mais c’est aussi le contraire : le procès des dictatures, du fascisme, de la bêtise galonnée et des idéologies de la haine. On sait qui gagne toujours (quitte à y laisser la vie). Le poète et le cri final des brigades phalangistes « Viva la muerte » n’y change, dans le fond, rien.

 C’est aussi l’histoire Manuel de Falla. Le  musicien et compositeur génial, n’est certes  pas totalement hostile au régime. Mais il est honnête et courageux. Alors il est venu se faire l’avocat du poète, pour le sauver du peloton d’exécution. Il n’a que son humanisme à opposer au cynisme et à la bêtise fanatique de Valdès.

Et puis il y a ce troisième personnage, Calderon. Son problème, c’est qu’il est phalangiste mais qu’il a connu les caresses et les mots de ce pédé de poète alors que Valdès hait avec un zèle particulier les poètes surtout quand il sont pédés. Alors, forcément, Calderon est prêt à aider le musicien pour sauver le poète.

 « La Nuit de Grenade », une belle et forte pièce de François Henri Soulié aussi à l’aise dans ce théâtre politique que dans le  polar métaphysique.  Dans une mise en scène inspirée de Jean-Claude Falet ,  la sobre subtilité  de François Clavier, interprétant un de Falla tout en nuance, vieil homme malade, qui manie l’ironie comme arme ultime de l’intelligence. Mathias Maréchal, droit dans ses botte campe un Valdès dont il  laisse deviner les failles, les doutes secrets, les lâchetés dissimulées. Bref, ce qu’il reste de vaguement humain derrière la brute. Et ce gentil paumé de Calderon, il est joué tout en finesse avec une pointe de drôlerie (le personnage tire vers la comédie) par l’excellent Mathieu Boulet. 

Même si l’histoire, comme la vraie, ne finit pas très bien, les poètes et des musiciens. Ils toujours le dernier mot, ou le dernier accord que ne réussit pas à courir le fracas des bombes. Salle comble pour cet ultime spectacle, le 4 avril. On est allé discuter de tout cela, une assiette dite anglaise devant soi, sur les tables disposées derrière des gradins.

 

Textes et photo Jean-François Moulian


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