PRINTEMPS DE BOUGUE

 

 

 

 

 

 

 

Un aperçu des moments de joie, d’émotion, de rires et de beauté du printemps de Bougue 2019, 9èmeédition


Encre noire

Vienne la nuit, sonne l’heure… les jours s’en vont… il y des accents d’Apollinaire chez le poète Christian Marsan lorsqu’il déclame : 

 «aussi long soit le jour/aussi longue ma peine /– puisqu’il n’est d’autre amour que la mort ne reprenne - / aussi long soit le jour/aussi longue ma peine/quand viendra le nocher/ pour me dire je t’aime ».

 En prélude au Printemps de Bougue, Christian Marsan est venu lire le 15 Mars à la Médiathèque son recueil de poèmes, le premier publié (aux éditions de La Crypte). S’agit-t-il d’une suite de courts poèmes, ou un seul et même poème qui court d’une page à l’autre ? Car se dessinent en arrière-plan des fils conducteurs : l’hommage à la mémoire du père, la tristesse d’être là et la joie d’être au monde et comme un compte à régler avec Dieu, pourvu qu’il existe… « Le ciel où je tombe » est le titre de ce précieux petit ouvrage, dont on a pu apprécier les qualités soulignées, ou enluminés par l’accompagnement à la guitare (aussi savante dans sa simplicité que l’était, sans en avoir l’air, celle de Brassens) de Jules Thévenot qui donne aussi dans l’acoustique et l’électronique. Et pour répondre à cette auditrice qui confiait qu’elle ne trouvait pas cela très gai, citons, pour le plaisir : « dans ce vide trop blanc/où la lumière pense/dieu !/le poème s’écrit ». Il est vrai que, dans ce blanc, Christian Marsan écrit à l’encre noire.

 

Carrément Boule

Il débarque sur scène en costume trois pièces, une élégance surannée de représentant de commerce, l’air furax. Pas le genre, visiblement à caresser le public dans le sens du poil. Il se fait appeler Boule, mais dans l’esprit, il est carré. Ou, plus exactement son humour a des angles partout et du piquant. Et c’est ça qui est drôle, ce contraste. La plume est agile. Parfois tendre, c’est vrai, mais souvent féroce. Dans ses chansons, posées d’une jolie voix, ce looser neurasthénique, s’accompagne à la guitare. La mélodie à l’air facile, alors qu’elle est savante, avec son air de couler de source. Quant aux textes, c’est de l’humour, plutôt hard. Il chante sa dérision. Il a parfois la gouaille ravageuse d’un Renaud d’avant son improbable retour. « Mais toi, ce que tu aimes, c’est bouffer des pizzas en tripotant ton e-phone ». Une tranche de vie, comme on dit. Il a même fait l’AVION qui, comme chacun ne le sait pas, est un « Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel ».  Mais il y a aussi des chansons plus tristes, plus nostalgiques et on n’est pas très loin de Lavilliers, dont, en dépit du costume trois pièces, il porte la boucle à l’oreille. Le public en redemande. Et Il en redonne avant de laisser la place encore chaude à une grande dame au pantalon rouge et à ses acolytes.

 

Grande Dame

 Cette grande dame en pantalon rouge, Chloé Lacan, elle rappelle par ses textes et la tessiture de sa voix une grande dame en noir qui s’appelait Barbara. Une jolie voix. Mieux que jolie, couvrant un grand arpège, de l’aigu au grave et passant par toutes les nuances de la tendresse à la passion, de l’amertume à la dérision. Des textes finement ciselés et, surtout, de la poésie avant toute chose, comme cette chanson pour les siestes crapuleuses avec de l’herbe dans les cheveux et cette voix posée comme un oiseau sur la branche. Mais ils sont trois avec Chloé Lacan (pas de lien de parenté avec le célèbre psychanalyste). Avec ses deux complices, Brise Perdaet Nicolas Cloche, chanteurs et multi-instrumentistes, comme elle,  ils forment un beau ménage à trois qui file le parfait amour de la musique, des rythmes et des beaux textes. Parce qu’ils jouent de l’accordéon (elle), du tuba, du youcoulélé, de la guitare, de la caisse, du tambourin des calebasses… La voix de Chloé est pure comme l’eau de source lorsqu’elle rend hommage à Higelin et puis « à la pèche au bonheur, dans le cours du ruisseau, de tes mains petite sœur, cueille les fruits les plus haut ». Voila ce qui la définit bien, cette grande dame qui penche parfois un visage tragique sur les plaintes de son accordéon…

 

Cette soirée, du Dimanche 17 Mars, inscrite dans le cadre du Printemps de Bougue était, sous l’égide du Conseil départemental, l’était aussi dans celui, plus large, du festival « Chantons sous les pins »

 

Coup de foudre

C’est un grand éclair, un coup de foudre qui déchire la nuit de la Saint-Jean et un cercle de feu dans lequel s’inscrit le drame. Une pièce classique (1888) d’August Strindberg, Mademoiselle Julie. Unité de lieu, de temps et fin inexorable. Nous parlions de drame, mais c’est une tragédie, dans le sens le plus classique que cette œuvre où s’affrontent, s’aiment et se haïssent, se torturent, se méprisent, mais s’aiment et aiment se détester un homme et une femme. La jeune comtesse Julie. Une maîtresse et son valet, Jean. Qui Dominera, qui humiliera, qui baisera l’autre ? Lutte des classes à la dimension du couple improbable, voire impossible… La pièce, donnée le 22 mars à Bougue, devant un public peu nombreux – ce qui est désespérant autant qu’exaspérant – est une libre variation sur l’œuvre du maître suédois. Certes la pièce de Strindberg a connu bien des avatars : théâtre, chorégraphie, opéra. Mais ce « Mademoiselle Julie # Meurtre d’âme » de Moni Grégo mis en scène et interprété, dans le rôle de Julie,  par Roxane Borgna(1) surprend par ses savantes constructions scéniques, comme par ses déconstructions, ses effets miroir, ou ce qui se joue sur scène, se filme sur scène et se projette en même temps sur trois écrans derrière la scène. Effet d’ombres chinoises aussi, jeux d’ombre et de lumières, de feu et de flamme et de sang puisque l’épilogue voit Julie, maîtresse finalement vaincue par le prosaïque et prolétarien Jean, se trancher la gorge.

 Il y a le son, les images, la voix tendre ou hystérique de cette Julie-Roxane folle à lier, folle d’orgueil, folle d’amour. Et il y a, bien sûr,  le texte, profond, par-delà le bien et le mal (Strindberg admirait Nietzche), l’histoire des âmes qui se cherchent, qui s’accouplent, qui se perdent dans ce songe turbulent d’une nuit d’été.

Le printemps de Bougue, sous la houlette de Jean-Claude Falet avait déjà plusieurs fois convié Roxane Borgna qui avait déjà étonné et séduit, mais là, comme metteuse en scène et comédienne, elle a franchi un nouveau pas. Dans l’excellence. 

 

1.- Mise en scène Roxane Borgna. Avec Jacques Descorde, Roxane Borgna, Laurent Rojol ; Univers sonore Eric Guennou ; mise en corps Mitia Fédotenko ; photographies Marie Rameau ; Vidéo Laurent Rojol. 

 

 

Par le trou de la serrure

Claude Bourgeyx et Jean-Claude Falet, l’écrivain et le comédien-dramaturge c’est une longue histoire qui s’est souvent offerte en partage au cours des bientôt dix ans de résidence d’artiste de Jean-Claude Falet à Bougue. C’est ici qu’il teste ses créations et les cobayes ne se sont jamais plaints. On garde encore en mémoire « Ecrits d’Amour », de Claude Bourgeyx, mis en scène par Jean-Claude Falet et qui a été représenté 170 fois en France et en Suisse. Et voilà que,  pour ce nouveau Printemps, Bourgeyx et Falet sont en état de récidive, puisque le comédien avec un autre comédien, Mathieu Boulet (qui anime ici chaque année le stage de théâtre)  se retrouvent sur le nouveau texte de l’auteur, « Chronique de la Chambre 3 ».

 Ce texte ou plus exactement cet ensemble de textes n’avaient pas été écrits pour le théâtre. Mais Falet et Boulet en ont fait, par le choix des textes - une vingtaine parmi une soixantaine, par les enchaînements, une mise en scène et une scène que se partagent les deux comédiens, une pièce de théâtre où défilent les curieux personnages, les drôles de zigues et quelques drôlesses qui sont les hôtes de cet hôtel dont l’unique étoile ne brille pas très haut au firmament de l’hôtellerie. Et l’unique fenêtre de la chambre 3 donne sur le ravissant spectacle d’un cul de gare de province, ses voies et le gracieux entrelac de ses câbles aériens. Mais, surtout, ce sont les personnages de Claude Bourgeyx qui défilent, délirante galerie de portraits presque plus vrais que nature :  qu’il s’agisse du faux curé réellement défroqué, de ce pauvre Bernard, voyageur sans bagage qui arrivé avec sa gueule de traviole parce que tabassé par sa femme, ou encore cette sacrée Mathilde qui se fait son cinéma porno sur l’écran noir de ses nuits blanches. On les voit défiler, comme les voient le directeur de l’hôtel l’inénarrable Monsieur Philippe, le réceptionniste, Lucas ou cette Femme de Chambre, Huguette, qui donne un prénom aux taches suspecte sur les draps. Pour ne pas les oublier. Tous voient défiler cette humanité par le trou de la serrure (autant dire par le petit bout de la lorgnette) de cette satanée Chambre 3 que l’on songea même sérieusement à exorciser.

 Mais cette l’histoire finit mal, parce que l’hôtel brûle (merci pour la fumée). Mais s’il brûle, c’est parce que c’est la fin du monde auquel ont échappé par miracle un chimpanzé et sa guenon, afin que l’histoire puisse un jour recommencer. Parce que, si Dieu existe, il fait franchement n’importe quoi. Heureusement qu’il y a Claude Bourgeyx pour le raconter. Comme l’écrivait (à peu près) Shakespeare « Le monde est une histoire de fou racontée par un vieillard idiot »

Salle pleine pour ce 23 Mars en soirée (ouf !), applaudissement nourris…  Tout comme les spectateurs qui ont été conviés, après le spectacle, à dîner au bar d’une assiette dont on ne voit pas très bien pourquoi on dit qu’elle est anglaise, avec rillettes et autres cochonnailles.

 

Comme un jeu d’enfant

La Valise (c’est le titre du spectacle) est un sac à malice rempli de bilboquets. Il y en a des grands, des petits, des minuscules même, d’autres qui ont la ficelle vraiment trop longue et des boules qui ont la tête de Mickey ou d’un champignon de dessin animé. Ce qui est sûr, c’est que Ezec est un as du bilboquet. Disons qu’il réussit à rattraper la boule au moins une fois sur trois, dans les situations les plus ahurissantes. Mais les enfants ont vite compris que lorsque Ezec rate son coup, c’est qu’il l’a fait un peu exprès.

 Ce grand flandrin vêtu comme un moine Bouddhiste ou un mage indou, le crâne aussi lisse qu’une boule de bilboquet est un as des équilibres précaires et des déséquilibres savants. Perché sur sa valise, ou même sur l‘escabeau qui est sur sa valise, il s’emmêle les pinceaux dans une corde de bilboquet qu’il utilise comme un alpiniste pour grimper au sommet de l’édifice. C’est vertigineux. D’autant plus qu’il fait appel à un spectateur, pour se tirer de cette pénible situation. Parce ce clown acrobate et jongleur fait participer le public et surtout les enfants qui adorent ces jeux du cirque et qui n’hésitent pas à répondre avec l’insolence de la jeunesse aux vagues injonctions que profère (ou qu’éructe lorsqu’il est en colère) Ezec le chauve, Ezec le pitre, Ezec Le Floc’h (ça c’est son vrai nom), Ezec l’artiste, Ezec le poète des situations instables. Ezec qui sait parler aux enfants d’égal à égal. Pour toutes ces raisons, on aura compris, au bout d’une heure (c’était le dimanche 24 Mars en clôture du Printemps de Bougue) que le bilboquet, c’est l’enfance de l’art.

Les enfants ont pu acquérir des bilboquets avant d’aller partager le goûter offert par la Commune.

 

Texte et Photos Jean-François Moulian

 

 

 


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